Dao De Jing, chapitre 25
TEXTE DE MARTINE MIGAUD


Le Dao :
Le radical est celui de la marche : un pas glissant sur la Terre.
La phonétique montre une tête chevelue reliée au Ciel.
On peut y voir un principe en marche : la Voie comme un guide offert.
Ou l’action de marcher, entre Ciel et Terre : cheminer, notre cheminement comme ce fil intérieur très ténu, qui apparaît et disparaît, mais qui se perpétue depuis la première conscience de soi qui s’est éveillée.
Ou encore, plus simplement et plus essentiellement : le mouvement spontanné de la vie qui anime toute chose.
Ce mouvement naturel permet aux choses/êtres/situations « d’aimer arriver ensemble », harmonieusement, sans conflit, car tous ont une origine commune dans le Dao, dont ils émergent comme un bouquet de fleurs, ou chaque fleur contribue à la beauté de l’ensemble.

Nous allons étudier un texte du Dao De Jing, le chapitre 25, qui nous parle du Dao, et de cette voie qui nous est offerte à chaque fois que les aléas de notre vie nous conduisent dans une impasse, là où rien de ce qui arrive en nous ou autour de nous ne semble « aimer arriver ensemble », mais au contraire, là où tout semble être dans un perpétuel conflit, paradoxe, lutte.

You Wu Hun Cheng, Xian Tian Di Sheng
« Avant la formation du Ciel/Terre,
Il y a un être/chose en état de mélange complètement achevé. »
Pourquoi traduire You par « il y a » et non « il y avait » ?
Parce que, si le Dao a précédé le Ciel/Terre, l’espace/temps, c’est qu’il est là de toute éternité, créateur à chaque instant des 10 000 êtres.Cet être/chose contient, en état de mélange, tout ce qui a existé, existe, et existera. C’est pourquoi il est complet, achevé (cheng). Rien ne manque. Nous, humains si souvent séparés du Dao, connaissons le manque sous toutes ses formes : manque de reconnaissance, d’amour, d’argent, etc… Et ce manque est une souffrance installée au cœur de notre expérience

   


Ji Xi Liao Xi, Du Li Bu Gai.


Zhou Xing Er Bu Dai, Ke Yi Wei Tian Xia Mu.
« Silencieux, ah ! Vaste, Ah !
Se tenant debout par lui-même, immuable,
Il circule partout et ne s’épuise jamais,
On peut y voir la mère de tout ce qui existe. »

 

Du signifie solitaire, et Li se tenir debout.
Le Dao se tient debout par lui-même, sans soutien.
Et pourtant, il soutient toute la création.
Et il ne s’épuise jamais.

Nous savons, nous, combien il est fatigant de se tenir debout, d’assurer seul notre posture face au monde, et combien parfois nous nous sentons fatigués de lutter pour tenir. Nous sommes alors bien loin du Dao.

 

 


Wu Bu Zhi Qi Ming, Zi Zhi Yue Dao

Qiang Wei Zhi Ming Yue Da.

« Moi, je ne connais pas son nom, son nom public est le Dao.
Mais si je m’efforce d’en dire quelque chose, je dirais qu’il est grand »

 

On ne peut mettre le Dao dans des mots.
Mais il faut bien trouver un mot pour désigner ce qui est au-delà des mots.
Ce mot est le Dao : c’est le nom public qu’on lui donne.
S’il y a un nom public pour parler de ce qui n’est pas exprimable en mots, c’est que chacun peut en faire l’expérience. On ne peut pas en parler de façon objective, extérieure à soi, à l’aide de mots qui en résumeraient l’essence, mais on peut tenter d’en communiquer l’expérience vécue, au plus proche du senti.
Nous savons bien alors qu’une partie de notre expérience nous échappe, et à plus forte raison, qu’elle échappe à l’autre à qui nous désirons la communiquer, mais les images et sensations dont nous témoignons nous relient à notre expérience, l’installe dans notre mémoire corporelle, et elles peuvent aussi évoquer et réveiller chez l’autre sa propre expérience de cet indicible.
C’est ce que nous allons faire en suivant l’évocation que Lao Zi nous en fait.
À travers les siècles qui nous séparent, ses évocations ont encore le pouvoir de nous éveiller à notre propre expérience du Dao pour nous y relier à nouveau, et nous reposer ainsi de l’effort incessant de maintenir notre contrôle sur notre vie.

Le premier mot qui vient à l’auteur, c’est Grand.

 

Grand, Da, représente un homme, debout entre Ciel et Terre, avec les bras qui s’étendent à l’horizontal.
Dans cette posture, le corps énergétique peut s’étendre jusqu’à embrasser tout l’espace : c’est Grand !


Da Yue Shi

« Grand pour dire qu’il disparaît »
Shi montre le mouvement (radical de la marche), de couper (une main qui tient une hache). L’idéogramme signifie : passer, s’écouler, partir, mourir, disparaître.
Dans cette ouverture du corps à plus vaste, ce vaste est tellement grand qu’il semble s’écouler hors de notre conscience, se perdre, disparaître, dès lors que le mental essaie de le saisir comme lorsqu’on se fait happer par la contemplation du Ciel, la nuit, et que, tout à coup, on revient à soi, comme effrayé par cette immensité


Shi Yue Yuan
« Il disparaît, pour dire qu’il est lointain »
Yuan signifie : loin dans l’espace, loin dans le temps, profond, mystérieux.
Aux confins de nos sensations, le temps, l’espace, et la profondeur se rejoignent dans le mystère.

Yun Yue Fan,
« Lointain pour dire qu’il fait retour »
Fan, montre le mouvement de supination de la main : une main qui se retourne.
Car cette expérience d’ouverture, nous ramène à notre vraie nature, en nous décollant de ce « petit moi », de ce quotidien trop familier, tissé si serré qu’il finit par nous étouffer.
Nous pouvons faire l’expérience de ce retour aussi bien au sommet d’une montagne, devant l’immensité de l’espace, qu’en méditation face à un mur.

Gu Dao Da, Tian Da, Di Da, Wang Yi Da.

Yu Zhong You Si Da, Er Wang Ju Qi Yi Yan.
« Ainsi donc, c’est parce que le Dao est grand que le Ciel est Grand, que la Terre est Grande, et que le Roi, lui aussi, est grand.
Au centre de l’univers, il y a 4 grands, et le Roi est l’un d’entre eux.»

Si le Dao est grand, le Ciel/Terre qu’il crée en permanence, sont grands eux aussi. Et par voie de filiation, cette grandeur se prolonge jusqu’au Roi. Qui est ce Roi qui semble pouvoir ne pas perdre le fil qui le relie au Dao, ce qui fait de lui un des 4 grands au centre de l’univers ?
L’idéogramme du Roi, Wang , montre un axe vertical, celui de la posture, qui relie le Ciel en Haut, la Terre en bas, et l’humain au centre. Le Roi peut se gouverner ou gouverner les autres grâce à sa posture, entre Ciel et Terre, posture qui lui permet, au-delà du Ciel/Terre, de se laisser agir par le Dao dans une gouvernance juste.


Ren Fa Di, Di Fa Tian,Tian Fa Dao, Dao Fa Zi Ran
« L’homme prend modèle sur la Terre,
La Terre prend modèle sur le Ciel,
Le Ciel prend modèle sur le Dao,
Le Dao prend modèle sur ce qui est spontanément là par soi-même. »

Ce n’est plus ici seulement le Roi, mais chaque humain particulier qui peut suivre ce chemin de retour vers le Dao, vers sa nature la plus essentielle.
La route est claire : commencer par prendre modèle sur la Terre


La Terre est le modèle des vertus yin.
Prendre modèle sur la Terre, c’est se couler en elle, en épouser les contours. C’est se laisser porter par elle, en lâchant les tensions de la posture pour laisser notre poids trouver son chemin vers elle.
Bien sûr, avec les tensions posturales habituelles, c’est une partie de notre « intérêt particulier » que nous laissons aller. Ce n’est plus notre volonté personnelle qui a le contrôle : nous nous inclinons devant ce qui est plus vaste que nous. De là vient le vrai sens d’humilité : proche de la terre, de l’humus.
Notre conscience devient plus large : nous devenons la Terre qui porte ce corps.
Nous sommes à la fois ce corps qui se laisse porter, et cette Terre qui porte ce corps : celui qui porte et celui qui est porté.
Expérience étrange qui détricote les contours de l’image de soi.
Et ce n’est pas facile : car notre conscience très individuelle résiste.
Cela demande une pratique régulière, patiente.
Une écoute attentive de ce qui, dans notre corps, tient la posture, et de ce qui accepte de lâcher, sans vouloir forcer, en acceptant les résistances du corps. Cultiver une présence à chaque muscle, articulation, accueillant comme la Terre, sans lutter contre nous-même, sans impatience, mais en restant là.

Lorsque la Terre nous porte, alors, à travers elle, l’action du Ciel se fait sentir :
Pour les Taoïstes, le Ciel est bien sûr cet infini qui est au-dessus, mais aussi tout autour, et à l’intérieur. C’est l’invisible qui soutient la Forme.
Une fois le corps détendu, disponible, puisque porté par la Terre, le Qi circule librement et éveille la sensibilité : conscience d’une verticalité tranquille suspendue au Ciel, et conscience de l’espace en haut, en bas, à droite, à gauche, en avant, en arrière, à l’intérieur, à l’extérieur. La conscience s’ouvre et se déploie dans les 8 directions.

Puis le Ciel, cet invisible auquel on est relié de toute part nous guide vers le Dao :
Une autre porte s’ouvre alors, comme si la conscience changeait de niveau : ce n’est plus juste une ouverture à tout ce qui nous entoure, mais la possibilité d’expérimenter un au-delà du Ciel/Terre, du yin/yang.
Nous touchons alors à cet indicible dont l’expérience nous comble : plus rien ne manque, et il n’y a plus d’effort à faire pour se tenir debout, agir et parler.
C’est alors le mouvement spontanné de la vie qui est en là, en nous, à travers nous, nous éveillant à notre vraie nature.
« Les poissons naissent ensemble dans l’eau. Ensemble les hommes naissent du Dao. Mutuellement créés à partir de l’eau, les poissons sont immergés dans l’étang et s’y nourrissent en suffisance. Mutuellement créés à partir du Dao, les hommes sont sans affaires (conflictuelles) et vivent dans la tranquillité. C’est pourquoi on dit que les poissons oublient mutuellement ce qui les distingue au sein des fleuves et des lacs, et que les hommes oublient ce qui les oppose dans l’art du Dao. » Zhuang Zi ch 6.