L'Écoute et la parole

De nos jours, les paroles ne manquent pas, mais une parole sincère est rare.
Une parole sincère émerge du silence, de l’écoute, d’un lieu de rencontre où l’on aborde des rivages inconnus de soi, du monde, et où on laisse l’expérience nous souffler des mots pour en rendre compte. Laisser émerger une parole sincère, c’est réapprendre à penser, faculté qui semble en voie de disparition actuellement, car nous ne pensons plus : nous répétons ce qui a déjà été pensé, par nous ou par d’autres. Si le désir de changement apparaît de plus en plus souvent dans nos sociétés, c’est parce que ce genre de parole manque : nous percevons confusément que nous vivons de la répétition de vieux schémas de pensée.

Sortir de la répétition :

Dans nos cliniques, nous connaissons bien cette sensation d’endormissement qui nous accable lorsque nos patients témoignent de leurs malaises de façon répétitive. Mais lorsqu’au cours des traitements, le patient sort tout à coup de la plainte, de la litanie des symptômes, et qu’il oublie les diagnostics pour témoigner de l’expérience vécue, nous sentons bien qu’un espace de guérison s’ouvre. Il quitte alors une représentation figée de son corps et de son environnement pour offrir une parole qui colle au Réel, au tissu intime de son être en lien avec son environnement.

Rien de plus endormant et de plus mortifère que la répétition. Elle vient d’une représentation du monde figée dans de vieilles images déconnectées du réel.
Le réel change constamment, et le monde évolue à une vitesse jamais égalée. Ce changement accéléré, et cette mondialisation des informations créent en nous une indigestion.
Il ne s’agit pas, comme nous le pensons si souvent, de trouver une cause à nos malaises. Ils ne viennent pas de quelque chose que nous avons mal fait ou trop fait. Ils viennent d’une coupure entre le monde extérieur qui évolue à une vitesse sans cesse croissante, et notre monde intérieur qui reste figé dans de vieilles représentations.
Nous ne digérons pas assez vite les informations qui nous arrivent pour maintenir vivante et souple notre représentation du monde. Si nous n’y prenons pas garde, cette indigestion nous rend rapidement incapables de rencontrer vraiment notre environnement, de faire du sens avec ce qui nous arrive, et cela affecte notre être profond jusqu’à le rendre malade, physiquement et/ou psychiquement.

Trouver les mots les plus justes pour témoigner de notre expérience vécue est le propre de l’homme. Ces mots resteront toujours en deçà de l’expérience, mais en témoigner nous permet de la côtoyer au plus près, d’en épouser les contours, et de créer du sens avec elle. C’est le cadeau que nous offre la conscience. Encore faut-il savoir s’en servir !

Pour pourvoir laisser émerger une parole sincère, il faut commencer par écouter.Et c’est la chose la plus rare : dans nos soi-disant débats de société, avec nos amis, en famille, tout le monde parle, mais qui écoute vraiment ?

Écouter vraiment

Dans le WEN ZI, un ouvrage attribué à un disciple de LAO ZI, au quatrième siècle avant Jésus-Christ, nous trouvons un très beau texte sur l’écoute :

    學以  
GU SHANG XUE YI SHEN TING
La plus haute compréhension vient lorsqu’on écoute avec SHEN.
  
ZHONG XUE YI XIN TING
Dans la compréhension moyenne, on écoute avec son cœur XIN.

XIA  XUE  YI   ER  TING
Dans la compréhension la plus médiocre, on écoute avec ses oreilles.
以耳 聽,者學 膚,以 聽,者學 肌 肉
YI  ER  TING   ZHE XUE ZAI  FU,     YI   XIN TING,  ZHE XUE ZAI  JI ROU,
Si l’on écoute avec ses oreilles, alors la compréhension s’arrête à la peau, avec son cœur, elle s’arrête à la chair (entre l’os et la peau),
以神 聽,者學
YI SHEN TING, ZHE XUE ZAI GU  SUI.
Mais lorsqu’on écoute avec SHEN, la compréhension parvient à l’os et aux moelles. 

Il y a donc trois niveaux d’écoute qui correspondent à trois niveaux de compréhension.
Ces niveaux concernent le corps, de la superficie vers la profondeur (peau, chair et muscle, os et moelle).

Et oui, pour saisir profondément une situation, il nous faut écouter avec tout notre corps !
Et nous laisser littéralement traverser par le QI qui vient de l’extérieur, traverser jusqu’à l’os. Cette image est très belle, mais elle est aussi très concrète, car ce qui nous permet de saisir réellement notre environnement, c’est de faire corps avec lui.La rencontre vient d’une capacité à oublier ce que nous pensons de l’autre, ce que nous pensons de nous. Elle nous demande de laisser se dissoudre les contours de la réalité habituelle, connue, afin de « communier » avec l’environnement.

En écoutant avec les oreilles, nous entendons : nous serions capable de répéter ce qui a été dit. Mais rien ne pénètre à l’intérieur, tout s’arrête à la peau, à la surface. La rencontre se passe au niveau du mental, des arguments échangés auxquels on va répondre par ses propres arguments que l’on est déjà en train de préparer pendant que l’autre parle, au point que parfois, les protagonistes parlent en même temps !!

En écoutant avec notre cœur/conscience, l’influx traverse la peau, mais il se bloque dans la chair et les muscles, cette couche intermédiaire entre la peau et les os.
Le haut du corps étant déjà surchargé, le cœur est rempli d’émotions, et la conscience d’idées préconçues, alors le corps se contracte musculairement, car il n’est pas capable d’absorber autre chose. Nous réagissons alors de façon émotive, défensive, et la compréhension manque de clarté.

Écouter avec SHEN, qu’est-ce que cela signifie ?
Il nous faut pour cela revoir l’étymologie de SHEN   qui représente un homme, dans sa verticalité, qui reçoit toutes les influences subtiles de l’environnement, et les dirige par la position de ses mains dans son bassin, où règne le pouvoir subtil des Reins qui gouvernent les os et les moelles, c’est-à-dire les graisses subtiles qui viennent nourrir le cerveau pour lui permettre de continuer à évoluer, à créer de nouvelles connexions.
Écouter avec SHEN est donc d’abord une posture corporelle, qui entraîne une posture spirituelle.
On expérimente qu’à l’intérieur du cœur/conscience, il y a encore un cœur (GUANG ZI au chapitre 37), un autre niveau de conscience, au-delà du mental.
« Vider le haut et remplir le bas » est le leitmotiv de la pratique du Qi Gong.
En détendant le corps, et en accueillant le souffle dans le bassin, le mental s’apaise et le cœur se calme, l’écoute s’approfondit, et nous changeons de niveau de conscience.
On ne ressort pas indemne d’une telle rencontre !

Écouter avec SHEN redéfinit notre perception de nous-mêmes et de notre environnement.  

La suite du texte est simple :

不深 之不
GU  TING ZHI  BU SHEN JI   ZHI  ZHI BU  MING
Ainsi l’écoute, si elle n’est pas profonde, alors la connaissance manque de clarté.

ZHI ZHI  BU  MING JI    BU  NENG JIN QI JING
Si la connaissance manque de clarté, alors on ne peut en extraire l’essentiel
不能
BU NENG JIN QI JING  JI  XING ZHI  BU CHENG.
Si on ne peut en extraire l’essentiel, alors on ne peut pas mener à bien la conduite de sa vie. 
XING CHENG (mener à bien la conduite de sa vie) se traduit aussi par : se structurer pour agir.

Nous avons terriblement besoin de pouvoir écouter vraiment le monde dans lequel nous vivons pour pouvoir en témoigner de façon sincère, et ainsi structurer notre pensée pour agir juste.

Écouter pour créer de la pensée, de la parole, de l’action :

Écouter avec SHEN, c’est faire corps avec l’expérience : aucune place pour une identité séparée.
Mais dans ce « cœur au milieu du cœur », quelque chose se passe, qui nous permet de « re-ssentir » ce qui vient d’arriver dans un état de conscience altéré. C’est comme si SHEN s’incarnait dans son aspect Terre, acquérant alors une certaine substance, le YI  : quelque chose de la rencontre s’inscrit en nous.
L’idéogramme montre une note de musique avec le cœur/conscience en radical : la vibration de la conscience. Ce n’est pas une pensée, ce n’est même pas une image. Mais c’est quelque chose, comme une graine de conscience qui commence à germer.Les chinois ont ce génie de mettre un terme pour désigner ce qui est insaisissable par le mental, mais que l’on peut cependant expérimenter.

WANG PI, ce génial commentateur des textes anciens, mort à 23 ans, nous dit :


JIN  YI  MO  RUO XIANG
Pour exprimer le YI, il n’y a rien de mieux que l’image.
 
JIN XIANG MO  RUO YAN
Pour exprimer l’image, il n’y a rien de mieux que la parole.
  也。 象。
FU  XIANG CHU YI    ZHE  YE.      YAN  ZHE MING XIANG.
Car l’image sort de YI, et la parole éclaire l’image

Dans ce cœur à l’intérieur du cœur, dans ce redoublement de Présence dans un cœur apaisé, enraciné dans un bassin vivant, ce qui apparaît en premier,
c’est YI
, cette vibration musicale de la conscience : il n’y a rien encore, mais on sent que quelque chose est en route vers la conscience !
Et de là, surgit une représentation, une image.
Cette image est encore très proche de la sensation expérimentée.
Souvenez-vous de ce jeu d’enfant :
« Et si c’était une fleur, ce serait quelle fleur ? »
On ne sait pas trop pourquoi c’est l’image d’une fleur où d’un animal qui nous vient en pensant à quelqu’un, et pourtant, par cette image qui s’impose sans passer par la réflexion, nous saisissons quelque chose de très intime chez cette personne, plus proche de son essence que si nous avions essayé d’en témoigner directement par des mots.

Et, en se laissant toucher par l’évocation de cette image, en se laissant imprégner par elle, des mots surgissent qui témoignent au plus près du ressenti que nous avons eu en sa présence.

La pensée est un chemin qui va de la sensation, à l’image qui évoque un climat, une ambiance, pour finir par des mots qui éclairent cette image.
Les mots sont alors chargés de sens, au plus proches de l’expérience.

Là encore, trois couches différentes dans la communication :

YI : un re-ssenti qui vient d’une écoute paisible, enracinée dans le bassin, qui permet de d’observer la vibration qui a agité la conscience.
XIANG  : une perception poétique, imagée de ce ressenti.
YAN  : les mots qui viennent d’une contemplation de cette image qui s’impose à la conscience.

Le pouvoir de fixation des images et des mots :

Mais malheureusement, une fois cette parole émise, l’écorce des mots prononcés a un grand pouvoir d’attraction. La forme vient emprisonner et fixer le sens dont elle est porteuse.

WANG PI nous met en garde contre cette immobilisation de la pensée :

形,夫 也, 累,
YOU XING,  FU  XING  YE,      ZHE WU  ZHI  LEI
Il y a des formes, et les formes, c’est ce qui enferme les êtres.
夫名
FU MING YI  DING XING
Les mots, c’est ce qui fixe les formes

L’écoute et la parole devraient se vivre comme une respiration : Un Yin, Un Yang.
Il faut faire silence, apaiser le mental et calmer le cœur pour se laisser traverser par la situation, dans un état de « communion » avec elle, comme devant un beau paysage.
Et il est tout aussi important de témoigner de cette rencontre par des paroles sincères qui rendent compte d’un ajustement de notre représentation de nous-mêmes et de notre environnement.
Puis, il faut savoir lâcher ces paroles et ces images pour revenir à l’écoute.

La pensée, celle qui crée et innove, vient de cette pratique-là.
Dans notre vie si remplie, nous ressentons de plus en plus la nécessité d’une pratique de méditation et d’écoute corporelle, mais si elle ne s’accompagne pas d’une pratique de mise en route de la pensée, et de paroles qui témoignent de l’espace rencontré, notre malaise ne peut que croître, et générer de l’insatisfaction et de la colère.
Ce serait comme une inspiration sans expiration !

Nous avons à dépoussiérer les voies du souffle :
Celles qui vont de l’extérieur vers l’intérieur par une détente du corps, et une pratique méditative.

Et celles qui vont de l’intérieur vers l’extérieur par l’exercice de la construction de la pensée qui nous conduira vers l’action juste.

L’exercice de la parole sincère est difficile :
Cet exercice est malaisé, car cela passe nécessairement par un moment de confusion.
LAO ZI nous dit :
« Celui qui parle ne ressent pas.
Celui qui ressent ne parle pas. » (chapitre 56)
On ne peut pas faire les 2 en même temps !
Dans l’écoute des sensations, la pensée se désorganise, les vieilles références tombent, nous nous retrouvons sans repères. Cela nous rend très vulnérables.
Mais en persévérant et en restant au plus proche de la sensation, quelque chose finit par apparaître et nous nous surprenons nous-mêmes à penser ce que nous ne savions pas que nous pensions !
Créer de la pensée, c’est créer du sens, c’est trouver comment s’insérer au plus juste dans le courant qui anime l’univers.