Horizontalité et verticalité
TEXTE DE MARTINE MIGAUD


Par la pratique du Qi Gong, nous sommes à la recherche de notre statut d’humain, qui unit le Ciel, la Terre et l’Homme dans une verticalité tranquille, bien déposée sur la terre.

Nous nous sentons alors dans notre légimité d’être qui nous sommes, en toute tranquillité. Nous pouvons, comme l’Eau, accueilir les circonstances de notre vie et danser avec elles, sans lutter.

Pourquoi est-ce si difficile ?

Nous allons étudier un petit extrait du Ling Shu ch 54, qui va nous éclairer un peu à ce sujet.

 

   

Questions de l’Empereur Jaune: Ling Shu ch 54

L’empereur Jaune s’adresse à son médecin Qi Bo et lui dit :
Je désire vous entendre au sujet du début de la vie de l’homme

he qui
Quelle énergie en constitue la base ?

Le terme Ji jhi montre un crible, un instrument percé de trous, posé sur un support et le radical placé en dessous est celui de la terre. Ce terme signifie : fondation, base, racine, se baser sur.

Sur quelles racines nous appuyons-nous? Quelle est la première empreinte qui nous initie à la possibilité de faire confiance à la terre, de nous déposer sur elle, et de la laisser nourrir nos racines, notre vitalité



Et quel dressement permet d’évoluer ?

 

L’idéogramme li Li, montre un homme debout sur le sol. Ce terme signifie : se tenir debout, se lever, se dresser verticalement.

Et le terme shunShun montre le radical de l’arbre, avec pour phonétique un bouclier. Le terme signifie : Faire croître, stimuler, faire progresser, évoluer. Il signifie aussi : barre d’appui, balustrade, rampe.

Qu’est-ce qui nous a permis de nous mettre debout ? Sur quoi nous sommes-nous appuyés, comme sur une rampe, pour grandir, évoluer, trouver notre verticalité et notre direction personnelle?

Réponses de Qi Bo :

Qi Bo répond de façon très claire, presque lapidaire, à ces questions essentielles :

 

yi mu wei ji
La mère, c’est la base.

Notre mère nous a donné un corps, fondement nécessaire de la vie sur terre.

Et par l’intermédiaire de ce corps porté par elle, d’abord dans son ventre, puis dans ses bras, nous avons enregistré la mémoire d’un support, la possibilité, pour chacun de nous, de prendre appui, d’être en confiance pour nous déposer, pour nous reposer.

Sa santé, sa capacité d’accueil, la manière dont elle nous a porté, physiquement dans des bras plus ou moins tranquilles, détendus, disponibles, laissent une trace dans notre mémoire corporelle et dans notre capacité à prendre appui, à laisser notre poids trouver son chemin vers la terre.

Et de la solidité de cette base dépend notre confiance dans la vie.

Dans le travail assis et les postures debout, il s’agit de laisser apparaître les tensions des muscles qui tiennent la posture, et verrouillent les articulations. Ces tensions dévoilent notre méfiance inconsciente envers la Terre/Mère.

Bien souvent dans la vie, nous luttons pour tenir debout malgré les difficultés, sans prendre appui sur la terre, sans faire confiance. C’est par l’écoute fine des tensions posturales qui apparaissent dès que nous nous immobilisons dans une posture que nous pouvons sentir les endroits du corps vérouillés pour tenir la posture. Lorsque ces tensions apparaissent, nous ne savons pas comment lâcher. Nous avons l’impression que nous allons tomber : si ça lâche à un endroit, immédiatement une autre partie du corps se tend pour tenir.

Parfois même, dans le travail allongé, nous prenons conscience de l’impossibilité de nous détendre. La lenteur du travail que nous effectuons en toute présence à la sensation qui nous habite laisse parfois apparaître la sensation d’être au bord d’un gouffre dans lequel nous allons tomber si nous cessons de nous retenir, alors même que nous sommes déposés sur le sol.

yu
Le père, c’est l’appui vertical qui guide notre évolution

Notre père a été ce guide qui mène à la verticalité.

Autant il est facile de voir comment la manière dont notre mère nous a porté dans son ventre ou dans ses bras a installé une mémoire à l’origine de notre capacité plus ou moins grande à nous déposer, autant il est plus difficile de sentir comment la relation au père a pu jouer sur notre verticalité.

Le bébé humain est le mammifère qui naît le plus immature. Son système nerveux n’arrive à maturation que très tard, car l’évolution de son autonomie corporelle passe aussi par une construction psychique. Son « corps/esprit » demande de la nourriture, de l’amour, et des paroles.

Il n’est qu’à se rappeler les questions incessantes des jeunes enfants :

« Où on va quand on est mort ? Où j’étais avant d’être dans le ventre de Maman ? Comment viennent les bébés ? »

Questions incessantes et répétitives, comme si la réponse s’oubliait au fur et à mesure. Et c’est ce qui se passe : à chaque étape de son évolution, le jeune enfant a besoin pour se construire de nouvelles paroles adaptées à son stade de développement.

C’est comme cela qu’il apprend à se tenir debout dans sa légitimité d’être le sujet de son désir : il a besoin de pouvoir se représenter autrement que comme un produit du corps de sa mère. Car le corps du bébé a beau être immature, l’être qui l’habite est un sujet à part entière dès la conception.

Et cet être-là a besoin de se sentir accueilli par un père qui se tient debout face au monde, capable de donner suffisamment de sens à son existence, et d’en témoigner avec des mots justes.

À travers ses parents et la société qui accueillent plus ou moins adéquatement l’être qu’il est, le jeune humain apprend à se tenir debout et à trouver sa direction personnelle, plus ou moins fier de son statut d’humain et de son sexe.

Par sa présence, le père sépare la diade fusionnelle mère/bébé, offrant ainsi à son enfant le statut de sujet. Par ses paroles, il offre un appui qui guide l’enfant dans sa construction psychique, capable ou non de trouver les mots justes pour rendre compte de son rapport au monde. Ces représentations vont déterminer sa posture au monde, son éthique personnelle. C’est la « rampe » qui lui permet d’apprendre à se dresser dans son axe vertical.


bouddha


Shen : un guide pour faire évoluer notre posture


Notre posture est un équilibre dynamique et continuellement mouvant entre l’horizontalité et la verticalité.

Elle trouve ses racines dans notre relation avec nos parents, et, à travers eux, dans la société qui nous a accueilli. Elle représente notre manière d’entrer en relation avec le monde, notre personnalité. Elle contient les croyances qui ont été déposées en nous.

Si nous sommes parvenu à l’âge adulte, c’est que nous avons suffisament reçu de support physique et psychique pour prendre la responsabilité de notre évolution. Nos parents n’ayant pu nous offrir plus que ce qu’ils possédaient eux-mêmes, les insuffisances de notre construction se traduisent par des tensions corporelles et une incapacité à trouver des mots suffisament justes pour témoigner de notre expérience.

Nous n’arrivons pas à faire confiance à la Terre pour nous porter, et au Ciel pour nous guider à trouver notre verticalité et notre direction, d’où découlera notre capacité à parler juste.


Et pourtant, dés lors que Shen a trouvé son ancrage dans les Reins, grâce à la maîtrise de nos sphincters, Shen est là pour nous guider.


La suite du Ling Shu 54 est très claire à ce sujet, car l’empereur jaune poursuit son questionnement :

« Que perd-on quand on meurt ?

Qu’obtient-t’on quand on est créé ? »

Et la réponse de Qi Bo est là aussi très claire :

   


FU SHEN ZHE SI, DE SHEN ZHE SHENG YE
Perdre Shen, c’est mourir, obtenir Shen, c’est vivre.
Que représente Shen shen?

Le radical représente les influences invisibles que nous recevons du Ciel, dès lors que nous nous y relions consciemment. Et la phonétique représente un homme qui reçoit ces influences dans sa verticalité, les deux mains dirigeant ces influx vers son dan tian Dan Tian, centre de gravité du corps en lien avec ming menMing Men, la porte du destin, lieu de surgissement de l’énergie originelle propulsée par le Rein yang.

En nous déposant sur la Terre et les surfaces horizontales de notre corps, notre corps, tranquille, s’ouvre à la perception du Ciel auquel nous sommes suspendu. La conscience de la verticalité apparaît, comme un guide qui équilibre la posture entre l’avant, l’arrière, la droite et la gauche. Solidement enraciné dans notre bassin, notre corps/esprit trouve sa direction, en toute fluidité.

estampe du haut : Johanne Weilbrenner