Le printemps, le mouvement du Bois, le Foie et la Vésicule Biliaire

 

Les idéogrammes du Bois

Les idéogrammes chinois offrent des images à notre contemplation qui nous aident à appréhender l’aspect « bois » de la vie en dehors du mental.

A. Le printemps


Chun, le printemps, montre la croissance des plantes sous l’action du soleil
Le Su Wen ch.2 parle du printemps :

Nous allons suivre le texte en l’illustrant de quelques idéogrammes ainsi que des réflexions qu’ils suggèrent.

« Les trois mois du printemps sont appelés : Jaillir et déployer »

Fa Jaillir

Exprimer,

Prendre l’initiative

Se mettre en route


L’idéogramme a deux éthymologies : marcher dans de hautes herbes en les écartant.

Ou émission d’une flèche qui jaillit.

Chen Déployer. Répandre ce qui était gardé en dépôt

Étaler, raconter, répandre une nouvelle.

L’éthymologie signale deux phonétiques possibles.
L’une montre la foudre, et l’autre deux mains qui plantent un arbre.
La forme présente du caractère semble être une combinaison des deux : le déploiement de la foudre, associé à la vie naissante.

Pour les chinois, le printemps, c’est la rencontre des souffles du Ciel et de la Terre.
De leur désir réciproque, la vie jaillit : montée de la sève dans les végétaux, du sang chez l’homme.

« Ciel et Terre ensemble produisent la vie
Les 10 000 êtres, de là, sont vivifiés »

On peut voir trois étapes successives dans ce mouvement qui part du plus profond, du Yin de Yin, pour arriver jusqu’à l’expression ou l’action :

• Première étape : ACCUMULER LE QI

« À la nuit on se couche, à l’aube, on se lève,
on arpente la cour à grandes enjambées, cheveux dénoués,
le corps à l’aise, exerçant le vouloir vivre pour la vie »

Il n’est pas question d’aller courir au loin dès le début du printemps, malgré l’envie que nous pouvons en avoir après l’enfermement de l’hiver. Il est conseillé de marcher, mais sans sortir de la cour, sans porter le regard à l’horizon.

Une autre image éclairante est celle du cavalier qui veut conduire son cheval à sauter un obstacle plus haut que les précédents. Au sortir de l’écurie, le cheval est fringant, et le cavalier ne lui montrera pas l’obstacle tout de suite. Il va d’abord le faire marcher tranquillement dans la cour.

Ce qui surgit entre Ciel et Terre, c’est la vie. Mais elle est fragile dans ses débuts, comme un jeune enfant. À chaque fois que nous poussons notre nez en dehors du connu, du déjà vécu, nous sommes vulnérables. Malgré l’impétuosité de l’élan, du désir, il nous faut démarrer doucement, amener le Qi à s’accumuler tranquillement jusqu’à ce qu’il ait assez de puissance pour prendre toute la place dont il a besoin.

Et si l’impétuosité de la vie est trop forte comme celle du jeune adolescent lors de sa première rencontre amoureuse, il nous faut laisser cette énergie bouger dans le bassin, respirer avec elle, la suivre tout en la contenant, lui offrir de l’espace à l’intérieur de nous-mêmes pour qu’elle prenne de l’ampleur tout en gagnant de l’assurance et de la tranquillité.

Dans notre corps, cette puissance de vie va monter en spirale en occupant tout l’espace du corps au fur et à mesure de sa montée. Cette plénitude du souffle remplit le corps et vient s’appuyer sur ses contours. La forme corporelle devient le guide et le support du souffle tout au long de son trajet vers le haut. Et cette montée tranquille, qui prend appui sur toutes les surfaces horizontales avant de monter à l’étage supérieur, permet au Qi de se raffiner et de se transformer en cours de route. Chaque étape affermit l’intention et la direction.


• Deuxième étape : ETRE GÉNÉREUX ET SANS JUGEMENT

« Faire vivre et ne pas tuer,
donner, ne pas ôter,
récompenser, ne pas punir »

Ceci est la voie propre aux souffles du printemps, qui répondent ainsi à l’entretien de la poussée de la vie. »

C’est une idée de correspondance naturelle, d’acquiescement.

Accepter complètement ce qui vient des profondeurs, sitôt qu’on lui a permis de trouver une assise et une direction tranquille, sans jugement de valeur, sans vouloir être autre que ce que l’on est.

C’est l’entente nécessaire entre le cheval et le cavalier avant le saut :

Le cavalier tourne sur la piste avec le cheval. Il cherche l’accord entre la fougue du cheval et la direction qu’il va avoir à lui donner pour qu’il passe l’obstacle avec succès. Le cheval doit avoir confiance et se sentir suffisamment bien encadré pour qu’il ne renâcle pas devant l’obstacle. Et le cavalier doit sentir entre ses jambes la puissance et la force du cheval comme si c’étaient les siennes. Cet accord réciproque entre la puissance de nos instincts, le tumulte intérieur qui nous habite et la direction à donner à l’impétuosité de la vie, c’est cela, les souffles du printemps.


• Troisième étape : Oser se risquer et dire « je »

Wu signifie Je : c’est la bouche en radical avec le centre qui se déploie dans les 4 directions entre ciel et terre.C’est le foyer interne d’un feu qui se dresse. C’est la capacité de dire le nouveau, l’inconnu du corps.

Une fois la décision prise, il n’y a plus de peur ou d’hésitation possible : le cavalier a conduit le cheval face à l’obstacle. Tous deux œuvrent de concert. La détermination du cavalier donne une direction à l’impétuosité du cheval. Ils s’offrent à la vue des spectateurs dans ce saut.

« Aller à contre-courant porterait atteinte au Foie »

B. Le « vouloir-vivre » du Bois :

« Les cinq mouvements sont les souffles des 5 organes. C’est à partir des 5 souffles que sont produits les 5 vouloirs »

Le mouvement du Bois existe dans la nature : c’est l’énergie du printemps, de l’aube et c’est la vibration que nous recevons venant de l’Est.

Ce mouvement s’est aussi incarné dans notre corps où il est produit par nos organes.
Chacun des 5 organes est porteur de ce que les chinois ont appelé un « vouloir-vivre ». Les fonctions que leur décrit la médecine occidentale ne sont qu’une application pratique, biologique d’un rôle infiniment plus vaste, qui a trait à l’ensemble de notre être et qui s’origine dans ce « vouloir-vivre ».
L’organe qui est à l’origine du mouvement du Bois en nous est le Fois, et son entraille couplée est la Vésicule biliaire.

Nu, est le « vouloir-vivre » du Foie :

Nu,L’ élan de vie est le vouloir vivre du Foie

L’idéogramme montre en phonétique la main qui contrôle la femme . L’ensemble signifie l’esclave.Le radical représente le cœur.
Les différents sens sont :
- La colère
- S’efforcer ardemment

Lorsqu’on qualifie un cheval de Nu, cela signifie : impétueux, fringant.

Nu représente donc un élan de vie impétueux, qui, s’il est contrarié se transforme facilement en colère, émotion rattachée au mouvement du bois.C’est le ressentiment irrité de la femme réduite en esclavage.C’est aussi ce qui réduit le cœur en esclavage.

Le désir se dit : yu en chinois :

Le radical représente un ravin, un creux, une gorge profonde, créé par l’écoulement des eaux.
La phonétique représente le souffle : un homme et un souffle. C’est l’équivalent de Qi.
Le souffle vient du creux, du vide.
Avoir du désir, c’est aspirer à ce qui nous manque.
Et, ce qui nous manque, c’est de retrouver notre nature la plus vaste.

Ce qui nous pousse à vivre, Nu, cet élan de vie, est donc inscrit dans notre corps limité, dans ce qui réduit « en esclavage » notre nature la plus vaste.
C’est pourquoi cet élan, dès lors que le corps est réduit à son aspect chosifié, dès lors qu’il n’est pas traité avec l’immense respect dû à sa nature « en devenir », à cet « allant-devenant-communiquant » dont nous parle Françoise Dolto, est brimé, réduit en esclavage, et le sentiment qui est ressenti est celui de la colère.

La colère est aussi bien celle qui explose que celle qui reste cachée.Elle peut être enfouie tellement loin, parfois depuis plusieurs générations qu’elle ne s’exprime que par un symptôme, une maladie, sans qu’aucune sensation de colère ou de frustration ne soit ressentie.Quand elle est retenue, elle crée des blocages, des situations sans issues, qui nous rongent.
Et quand la pression accumulée explose, le Qi et le sang montent vers le haut.

Au pire, le mouvement ascendant est si fort qu’il quitte ses amarres, ses racines, et c’est la fureur déchaînée, meurtrière. Le Yin est projeté vers le Yang, créant des compressions vers le haut et des déficiences dans les régions inférieures. La colère vide le Yin : on ne peut plus s’ancrer dans la réalité.

Cet élan de vie a pu être bloqué depuis plusieurs générations. Il s’exprime alors en troubles du petit bassin : l’élan est étouffé dans l’œuf, à son origine. Il n’y a même pas de sentiment de colère. La vie est emprisonnée dans le corps. On retrouve des troubles chroniques du petit bassin :

• Troubles gynécologiques : démangeaisons, brûlures du périnée, problèmes sexuels, douleurs menstruelles, fibromes de l’utérus, kystes des ovaires, adénome de la prostate, cancers, etc….

• Troubles intestinaux : intestins irritables, colite ulcéreuse, constipation, etc….

Pour ces troubles, la médecine occidentale ne trouve aucun traitement si ce n’est les anti-dépresseurs.

Si cet élan est présent, conscient, mais se bloque à mi-chemin, on trouve une frustration, une colère rentrée. La personne se laisse envahir, elle accumule sans réagir. Et l’on trouve des compressions du diaphragme, des douleurs et crampes à l’estomac, des pierres à la vésicule biliaire, etc…

Si la volonté de lutte a été très grande, dans une lutte pour la vie, un stress dû à la volonté de gagner, c’est une colère rouge, qui fait saigner : montée de sang vers le haut. Saignements de nez, de gencives, hémorragies cérébrales, hypertension artérielle.

C. Le Foie


Gan La phonétique signifie : un pilon, broyer, détruire, attaquer, offenser, un bouclier.

Mais aussi : être en relation avec, s’impliquer, intervenir

Un tronc aussi : les 10 troncs célestes.

Avec le radical de la chair, c’est le Foie

Il y a donc une notion d’attaque et de défense, de verticalité, et de communication.

Dans le Su Wen, livre de médecine, le ch. 8 décrit la fonction de chaque organe. Le corps est assimilé à l’empire, et chaque organe représente une instance de gouvernement :

« Le Foie a la charge de commandant des armées. Analyse de conjoncture et conception des plans en proviennent »

Le Foie est le général des armées. Il préside aux affaires militaires et décide des conduites extraordinaires, à prendre dans des moments extraordinaires, comme en temps de guerre.

En Chine, le général en chef est un grand connaisseur des étoiles. Il n’engage une bataille que lorsque le Ciel en donne une issue favorable.

Le Foie fait preuve d’audace, d’intuition, d’imagination, contrairement au Poumon, qui, ayant la charge de premier ministre, se voit confier la bonne marche des affaires courantes.

Dao de Jing ch 57 :

« C’est par la règle et la norme qu’on dirige un pays, (poumon)
C’est part l’étrange et l’atypique qu’on mène un conflit (foie) »

Le Foie thésaurise le sang, et il contrôle la poussée vitale, l’élan des circulations et des dégagements.

Il s’occupe du retour veineux du sang à l’interne. Il lui sert de réservoir, de façon à ce qu’il puisse être utilisé là où c’est nécessaire en cas d’urgence.

Il gouverne le drainage et la décongestion du sang.

Il le nettoie de ses toxines, il met en réserve le glucose en excès sous forme de glycogène de façon à pouvoir le libérer si les muscles en ont besoin.

Il le garde fluide, et empêche qu’il se répande trop au-dehors lors d’une blessure : action sur la coagulation.

Il contrôle les muscles et les tendons pour être prêt à l’action. Son ouverture est aux yeux et sa manifestation externe aux ongles. Il est chargé de la défense, (thermorégulation, coagulation) et de l’attaque : réactions immunitaires, allergies, colère.

Le général des armées apprécie la conjoncture et conçoit les plans pour y faire face.

Concevoir un plan c’est : Mou représente la parole en radical, et les fruits qui poussent sur un arbre en phonétique : la parole qui porte ses fruits.

L’idéogramme signifie :

Combiner un plan, penser un projet, organiser une action, se concerter.

Apprécier la conjoncture, c’est Lu La considération attentive

La capacité à prendre des risques calculés.

Le caractère Lu se compose de la pensée, entourée par les rayures du tigre

Pour les chinois, les rayures du tigre montrent sa double polarité Yin/Yang : un repos concentré et le déclenchement extrêmement rapide d’un mouvement calculé qui va droit au but. Immobilité et bondissement.

Les souffles du Foie, prenant racine et appui dans les reins, dans le bassin, peuvent propager au loin, déclencher le ressort de l’action. Ils forcent les barrages, ils maintiennent ou rétablissent les communications interrompues. Ils permettent une réflexion claire.

D. La vésicule biliaire


« La vésicule biliaire a charge du juste et de l’exact. Détermination et décision en procèdent. »

Dan La vésicule biliaire

Le radical de la chair indique que c’est une partie du corps.La phonétique représente un homme au bord d’un précipice, et le signe de la parole.C’est une parole en relation avec une position escarpée, à pic. Il y a signal de danger, un péril qui nécessite qu’on décide.Dans le langage courant, Dan signifie l’audace, le courage.

« La vésicule biliaire a la charge du juste et de l’exact. »

Zhong, le juste Le centre, Toucher au cœur, atteindre

Zheng, l’exact C’est « être arrivé », aller jusqu’à la ligne d’arrivée.

« décisions et jugements tranchés en sortent »

La vésicule Biliaire est l’aspect Yang du Foie.

Grâce au Foie, nous avons la capacité d’observer, de voir au loin, comme le tigre. Rappelons que pour les chamanes, les guerriers de l’Est sont des voyants.Le Foie nous permet, à partir de l’expérience du passé et de ce que nous constatons actuellement, d’inventer une solution nouvelle, créative.Et la vésicule Biliaire nous donne l’audace, la puissance, le calme et la direction pour exécuter les décisions du Foie.C’est pourquoi, le travail sur le diaphragme est particulièrement important.Foie et vésicule biliaire œuvrent ensemble pour susciter le mouvement en avant de la vitalité et s’opposer aux attaques avec calme.

Jue Décider, juger, ouvrir un passage à l’eau, faire une brèche dans une digue.

L’éthymologie montre le radical de l’eau, avec, en phonétique : une main qui tient un objet coupé en deux.

Duan Trancher, couper.

L’éthymologie montre une hache qui coupe des fils.

La vésicule biliaire est l’un des viscères à l’extraordinaire pérennité, reliés aux Reins et à l’énergie ancestrale. Ils contiennent l’excédent de Jing.
La vésicule biliaire est cet organe, placé au niveau du diaphragme qui représente la puissance du Rein yang, dans ce lieu de transaction entre le clair et le trouble. Elle porte la force d’expression du Bois avec la rigueur du Métal.
Entre le passé (foyer inférieur, énergie ancestrale) et l’avenir (foyer supérieur), la vésicule biliaire est garante de la justesse de l’instant, cet instant où la conscience s’éveille dans la parole et l’action juste.

Il n’est pas surprenant que ce petit organe s’encombre facilement de calculs et de sable. Sur tout le trajet du méridien, l’on trouve une pathologie reliée aux fausses routes de ce représentant de la rectitude médiane : migraines, douleurs cervicales, accouphènes par plénitude, douleurs de hanche, sciatique, etc….

Martine Migaud