Le Printemps et le mouvement du Bois

Une jeune pousse sort de terre et pointe avec audace sa tige fragile vers le ciel.
Tout est calme,
La nature suspend son souffle,
Et le chant des oiseaux éclate, saluant l’aube qui blanchit le ciel, à l’Est.
Un nouveau jour se lève.

Ce mouvement très particulier de l’énergie, que nous offre le printemps, l’aube et l’Est, les chinois l’ont appelé : le bois.

Parce qu’à l’image de l’arbre, il s’enracine dans les profondeurs de la terre pour se déployer verticalement dans le ciel. Il puise la matière du sol et la dégage lors de sa floraison en un parfum subtil.

Chez l’homme, c’est le même mouvement : celui de la vie qui se dresse et s’exprime.

Dans notre corps, il s’enracine solidement dans nos pieds, vient se nouer au fond de notre bassin, puis monte en tourbillonnant jusqu’au sommet de notre tête. Il s’empare au passage de nos muscles et de notre bouche pour nous amener à poser une parole et un acte juste.

Lorsque cet élan de vie s’exerce librement dans notre corps, il nous conduit sur le Dao, la Voie du Juste. À la bonne place et au bon moment, chaque parole et chaque acte posés éveillent le monde et nous-même, comme le soleil qui pointe à l’Est amène le coq à chanter sa joie, signal du départ d’un jour tout neuf.

Le fait de livrer ce qui nous habite, de parler, d’agir, d’aller de l’avant, de se porter vers les autres, d’exercer du leadership, de prendre des responsabilités, de découvrir, de se risquer vers l’inconnu, est un mouvement généreux de la vie qui déborde par surabondance.

C’est la vitalité de l’enfant, de l’adolescent ou du jeune adulte.

C’est le plaisir de sentir la vie bouillonner en soi et le désir d’aller de l’avant.

Lorsque ce mouvement est libre en nous, la direction se dessine d’elle-même : on est porté par le Qi. Il n’y a pas place à la peur, ni à une forme de volonté ardue ou d’exigence forcée. C’est le mouvement naturel de la vie qui s’offre.

Il y a bien sûr une vigilance à avoir, comme le surfeur sur le sommet de la vague. C’est la vague qui le porte, mais il lui faut être souple, centré, pour suivre le mouvement, le souffle et se maintenir sur la crête.

Le mouvement du Bois, c’est le yang qui sort du yin, une énergie en tension, comme lorsque l’arc est tendu et la flèche prête à partir. Cette tension doit pouvoir se déployer librement. Il nous faut dire et agir ce corps que nous a été donné.

La matière dont nous sommes faits libère inéluctablement son énergie. Notre mandat d’humain est de faire rayonner ce souffle à partir de notre matériau de chair, de nos entrailles et de la moelle de nos os, et de l’amener à trouver sa juste place dans le concert de l’univers.

Si nous n’amenons pas la vie jusqu’aux orifices de notre corps pour qu’elle les fasse vibrer et chanter, son vouloir impétueux, bloqué à mi-chemin, déversera alors sa force de destruction.

Entre Ciel et Terre, la vie surgit continuellement dans toute la diversité de ses formes, et en particulier, dans chacun de nos corps.

Elle peut être comme un jeune poulain ardent, gorgé de sève, désireux d’en découdre avec ses aînés, ou comme une pouliche fragile, timide, prête à se renier pour obtenir l’amour de ses proches.

Qu’elle soit trop impétueuse ou trop fragile, il nous faut apprendre à la guider, l’apaiser ou la fortifier.

Il nous faut apprendre à accueillir notre Qi dans le bassin, et le laisser s’y accumuler tranquillement jusqu’à ce qu’il ait assez de puissance pour trouver le geste et la parole juste.

Et si l’impétuosité de la vie est trop forte comme celle du jeune adolescent lors de sa première rencontre amoureuse, il nous faut laisser cette énergie bouger dans le bassin, respirer avec elle, la suivre tout en la contenant, lui offrir de l’espace à l’intérieur de nous-mêmes pour qu’elle prenne de l’ampleur tout en gagnant de l’assurance et de la tranquillité avant de pouvoir la laisser sortir.

Dans notre corps, cette puissance de vie va monter en spirale en occupant tout l’espace du corps au fur et à mesure de sa montée. Cette plénitude du souffle qui remplit le corps et vient s’appuyer sur ses contours, le guide dans sa montée tout en lui offrant un support solide. Cette montée tranquille, qui prend appui sur toutes les surfaces horizontales avant de monter à l’étage supérieur, permet au Qi de se raffiner et de se transformer en cours de route. Chaque étape affermit l’intention et la direction.

Accepter complètement ce qui vient des profondeurs, sitôt qu’on lui a permis de trouver une assise et une direction tranquille, sans jugement de valeur, sans vouloir être autre que ce que l’on est.

Cet accord réciproque entre la puissance de nos instincts, le tumulte intérieur qui nous habite et la direction à donner à l’impétuosité de la vie, c’est cela, la voie propre aux souffles du printemps.

L’énergie du printemps est une énergie en puissance, comme celle qui est contenue dans la graine, qui porte en elle toute l’énergie de la plante à venir. Cette tension, prête à se déployer, est impétueuse. Si, dans notre corps, les chemins qu’elle emprunte ne sont pas libres, si cette force de vie n’a pas assez d’espace pour circuler librement, ce vouloir impétueux se transforme facilement en colère, émotion qui est rattachée au mouvement du Bois.

La colère, c’est d’abord un désir de vivre et de trouver sa juste place dans la relation à l’autre.

La colère est aussi bien celle qui explose que celle qui reste cachée.

Cachée, même à celui qui la porte, elle peut n’avoir d’autre issue que celle de la maladie pour se dire.

Si cet élan est présent, mais se bloque à mi-chemin, on trouve une frustration, une colère rentrée, une attitude d’opposition, de rébellion, qui, pas plus que la soumission, ne nous donne accès à notre vraie parole.

Et quand la pression accumulée explose, le Qi et le sang montent vers le haut.

Au pire, le mouvement ascendant est si fort qu’il quitte ses amarres, ses racines, et c’est la fureur déchaînée, meurtrière. Le Yin est projeté vers le Yang, créant des compressions vers le haut et des déficiences dans les régions inférieures. La colère vide le Yin : on ne peut plus s’ancrer dans la réalité.

L’élan de vie du Bois est un mouvement qui dépasse les chemins habituels. Il est créateur, il affronte l’inconnu.

Il nous conduit à nous dépasser et à sentir que nous sommes par nature des êtres de relation. Nous ne sommes pas complets en nous-mêmes, et nous ne le devenons qu’en dehors de nous-mêmes, dans la relation à l’Autre.

Et cette expérience est en renouvellement constant, l’Autre étant aussi bien notre prochain que la société, la nature, le Ciel, la Terre, l’immensité de l’univers, et le mystère qui nous habite.

Ce mouvement nous permet de dire le nouveau, l’inconnu de notre corps, sans interpréter, sans juger, sans le ramener à l’ancien…. Sans vouloir convaincre, sans vouloir avoir raison sur l’autre.

Croire au pouvoir créateur de la parole, créateur pour soi et pour l’autre.

Cette tension à devenir plus grand, plus vaste, fait de nous des êtres désirants, vivants.